« Le chiffre d’affaires de ce client a augmenté, mais sa marge brute aussi, et beaucoup plus : qu’en pensez-vous ? » Cette question, ou une de ses variantes, arrive dans beaucoup d’entretiens en cabinet d’audit. Elle ne teste pas votre capacité à réciter une norme, mais votre façon de raisonner devant des comptes que vous ne connaissez pas. Les cabinets utilisent ces courts cas pratiques parce qu’ils ressemblent au travail réel d’un assistant : repérer ce qui ne colle pas, formuler une hypothèse, savoir quelle pièce demander. Cet article décrit les formats rencontrés, propose une méthode de réponse en quatre temps, puis déroule trois cas corrigés.
Pourquoi les cabinets donnent un cas pratique
Un CV dit ce que vous avez fait ; un cas montre comment vous pensez. Pour un recruteur en audit, trois choses sont difficiles à lire sur un CV et faciles à observer en vingt minutes de cas :
- le réflexe de remettre en question un chiffre, que les normes appellent l’esprit critique ;
- la capacité à relier les états financiers entre eux : une variation de marge renvoie aux stocks, aux achats, aux ventes ;
- le passage de l’analyse à l’action : quelle procédure d’audit vous permettrait de lever le doute.
Les normes d’exercice professionnel (NEP) qui encadrent la certification des comptes en France demandent au commissaire aux comptes de planifier et de réaliser l’audit avec esprit critique, d’évaluer le risque d’anomalies significatives, y compris celles qui résultent de fraudes, et de réunir des éléments suffisants et appropriés. Un cas d’entretien est une version réduite de cette démarche.
Les formats rencontrés
Les formats varient selon la taille du cabinet et le niveau du poste.
Le cas oral pendant l’entretien. Le recruteur ou le manager décrit une situation en quelques phrases, parfois avec un extrait de compte de résultat, et vous demande de réfléchir à voix haute. C’est le format le plus fréquent pour les stages et les premiers postes, y compris pour une alternance en cabinet comptable, où l’exercice reste plus simple.
Le cas écrit en temps limité. On vous remet un dossier de quelques pages (balance, extraits de comptes, notes) à analyser en trente à soixante minutes, puis vous présentez vos conclusions. Ce format est courant dans les journées de recrutement des grands réseaux et pour les profils expérimentés.
L’exercice sur tableur. Plus rare, il consiste à manipuler un extrait de grand livre ou un fichier d’écritures pour en tirer une analyse : doublons, écritures inhabituelles, rapprochement. Il teste à la fois la technique et l’aisance avec les outils.
Le cas de jugement. À un niveau senior, le cas porte sur une zone d’estimation (provision pour litige, dépréciation d’un actif) et vise à voir si vous savez apprécier une hypothèse de la direction.
Une méthode de réponse en quatre temps
Quel que soit le format, une structure simple évite de partir dans toutes les directions.
- Reformuler et cadrer. Répétez la question avec vos mots, puis posez une ou deux questions de contexte : secteur du client, taille, date de clôture, ce qui a changé dans l’année. Cela montre que vous ne plaquez pas une réponse toute faite.
- Formuler des hypothèses. Listez les explications possibles, des plus banales aux plus préoccupantes. Une hausse de marge peut venir d’un changement de prix, d’un mix de produits, d’une baisse du coût des achats… ou d’une erreur de valorisation des stocks.
- Relier aux comptes et aux risques. Pour chaque hypothèse, dites quel poste des comptes elle touche et quelle assertion serait en jeu : existence, exhaustivité, évaluation, séparation des exercices.
- Proposer des procédures. Terminez par ce que vous feriez sur le terrain : quelle pièce demander, quel test réaliser, à qui poser la question chez le client.
Le recruteur évalue la démarche plus que la « bonne réponse ». Un candidat qui propose deux hypothèses bien reliées à des tests concrets fait meilleure impression qu’un candidat qui en cite dix sans savoir comment les vérifier.
Trois cas corrigés pas à pas
Cas 1 : une marge brute qui progresse sans explication
Énoncé. Une PME de négoce de matériel électrique voit son chiffre d’affaires progresser de 4 % sur l’exercice, tandis que son taux de marge brute passe de 28 % à 35 %. La direction parle d’une « année exceptionnelle ».
Reformuler et cadrer. La marge progresse beaucoup plus vite que l’activité. Questions de contexte : les prix de vente ont-ils été augmentés ? Le fournisseur principal a-t-il changé ? Y a-t-il eu un changement de méthode d’inventaire ?
Hypothèses. Hausse des prix de vente non répercutée sur les achats ; meilleures conditions d’achat (remises de fin d’année) ; changement de mix vers des produits plus rentables ; mais aussi surévaluation du stock final, qui réduit mécaniquement le coût des ventes, ou achats de fin d’exercice non enregistrés.
Relier aux comptes. La marge dépend des ventes, des achats et de la variation de stock. Les deux hypothèses préoccupantes touchent l’évaluation et l’existence du stock final, et l’exhaustivité des achats.
Procédures. Revue analytique de la marge par famille de produits et par mois ; rapprochement du stock final avec l’inventaire physique et test de valorisation sur un échantillon de références ; test de séparation des exercices sur les réceptions de fin décembre et les factures fournisseurs de janvier ; examen des remises fournisseurs et de leur justificatif contractuel.
Cas 2 : un stock à valoriser
Énoncé. Un client industriel détient en stock un lot de composants achetés pour un produit dont la commercialisation vient d’être arrêtée. Le lot est comptabilisé à son coût d’achat.
Reformuler et cadrer. La question est celle de la dépréciation. Contexte : le composant peut-il servir à d’autres produits ? Existe-t-il un marché de revente ? Quelle est la politique de dépréciation du client ?
Hypothèses. Si le composant n’a plus d’usage ni de débouché, sa valeur actuelle est probablement inférieure à son coût, et une dépréciation est nécessaire. S’il est réutilisable, une dépréciation partielle, voire aucune, peut se justifier.
Relier aux comptes. Le plan comptable général définit la dépréciation d’un actif comme la constatation que sa valeur actuelle est devenue inférieure à sa valeur nette comptable, et précise que les stocks s’évaluent en tenant compte des prix et des perspectives de vente. L’assertion en jeu est l’évaluation.
Procédures. Entretien avec la direction industrielle sur les usages possibles ; examen des consommations du composant sur les derniers mois et des commandes en cours ; recherche de prix de revente ou d’offres de rachat ; comparaison avec la politique de dépréciation des articles à rotation lente ; vérification de la cohérence avec le traitement des exercices précédents.
Cas 3 : une écriture suspecte
Énoncé. En testant les écritures de journal, vous relevez une écriture manuelle passée le 31 décembre à 23 h par un responsable administratif, d’un montant rond, qui crédite un compte de charges et débite un compte de charges constatées d’avance, avec pour libellé « régularisation ».
Reformuler et cadrer. Plusieurs critères d’alerte se cumulent : écriture manuelle, date de clôture, horaire inhabituel, montant rond, libellé vague, utilisateur qui ne passe pas d’écritures d’habitude. Contexte : le client a-t-il des objectifs de résultat liés à des primes ou à des covenants bancaires ?
Hypothèses. Régularisation légitime mal documentée ; erreur ; ou manipulation destinée à améliorer le résultat de l’exercice en reportant une charge sur l’exercice suivant.
Relier aux comptes. Le risque porte sur la séparation des exercices et sur la réalité des charges constatées d’avance. Les normes demandent de considérer la possibilité de fraudes, notamment par contournement des contrôles par la direction, et de tester les écritures de journal.
Procédures. Demande du justificatif de l’écriture et de la personne qui l’a autorisée ; analyse de la facture ou du contrat sous-jacent pour vérifier la période de consommation ; recherche d’autres écritures de même profil ; vérification de la contrepassation éventuelle en début d’exercice suivant ; information du chef de mission si le doute persiste.
Ce que le recruteur évalue vraiment
À l’issue d’un cas, le recruteur ne retient pas une note mais une impression construite sur quelques critères :
- la structure : avez-vous suivi un fil, ou sauté d’une idée à l’autre ?
- le vocabulaire : parlez-vous d’assertions, de séparation des exercices, de revue analytique, de circularisation, sans en abuser ?
- le sens pratique : vos procédures sont-elles faisables chez un client réel, en quelques heures ?
- l’humilité : savez-vous dire « je demanderais à mon chef de mission » plutôt que d’inventer une certitude ?
- la communication : un client devra un jour entendre vos questions ; le ton compte.
Un point de comparaison utile : les cas de conseil en stratégie suivent une autre logique, centrée sur une recommandation business et une structuration de type arbre de problèmes. Si vous préparez aussi ce type d’entretien, l’article sur le cas de rentabilité en case interview 🔗 montre la différence d’approche. En audit, la conclusion n’est pas une stratégie, mais une procédure de vérification.
Relier le cas à ses expériences du CV
Le cas est aussi l’occasion de faire parler votre CV. Si vous avez participé à des inventaires physiques, à des circularisations ou à des tests de séparation des exercices pendant une saison, dites-le au moment de proposer vos procédures : « lors de ma saison, j’ai réalisé ce type de test sur les réceptions de fin d’année ». Cela transforme une réponse théorique en preuve d’expérience.
Encore faut-il que le CV en contienne la trace. Une ligne vague comme « participation à des missions d’audit » ne vous donne rien à raconter ; une ligne précise vous donne des exemples. Notre article sur la manière de décrire ses missions d’audit sur un CV donne des formulations avant / après, et la méthode générale du CV d’audit détaille la structure. L’exemple de CV d’assistant auditeur montre comment des tâches de saison se décrivent avec des volumes.
Une fois votre CV réécrit dans cet esprit, l’éditeur de CV s’occupe de la mise en forme : une colonne, des rubriques standards et un PDF que les logiciels de tri des cabinets lisent correctement, pour que vos expériences arrivent jusqu’à l’entretien où vous pourrez les raconter.
Sources
- Haute Autorité de l’audit, référentiel normatif des commissaires aux comptes 🔗.
- Légifrance, arrêté du 13 novembre 2024 portant homologation de onze normes d’exercice professionnel révisées 🔗.
- Autorité des normes comptables, plan comptable général, version au 1er janvier 2026 🔗.
Questions fréquentes
Faut-il connaître les normes par cœur pour réussir un cas ?
Non. On attend d’un candidat junior qu’il connaisse les grands principes (esprit critique, approche par les risques, assertions) et qu’il sache proposer des tests. Citer une norme précise est un plus, pas une exigence.
Combien de temps dure un cas pratique en entretien ?
Un cas oral prend généralement entre dix et vingt minutes. Un cas écrit se fait en trente à soixante minutes, suivi d’une restitution.
Que faire si l’on ne connaît pas le secteur du client ?
Le dire et poser des questions. Le recruteur évalue votre démarche : un candidat qui demande comment le client fixe ses prix ou gère ses stocks montre exactement le réflexe attendu.
Peut-on s’entraîner seul ?
Oui, en prenant des comptes publiés et en cherchant les variations les plus fortes d’un exercice à l’autre, puis en appliquant la méthode en quatre temps. S’entraîner à voix haute aide beaucoup pour le format oral.